3. Dhimmis: l’empreinte indélébile d’un complexe de supériorité (23/08/2014)

«Ce système d’avilissement et d’oppression couvrit des espaces et des périodes immenses. Le mépris pénétra les mœurs, modela les traditions, la conscience collective et les comportements.» (Bat Ye’or)

Il est difficile d’imaginer que l’on haïsse un type d’êtres humains au point de vouloir l’exterminer. Mais plus ardu encore de comprendre cette condition qui protège, subordonne et avilit. Dans ce monde de la dhimmitude, des ordonnances d’éminents juristes ont réglé dans leurs moindres détails l’organisation sacralisée des humiliations.

 

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Enigmatique aussi l’incroyable permanence de ce statut, même allégé. Jean-Pierre Péroncel Hugoz montre que le même mépris ancestral demeure à l’égard des coptes d’Egypte, et que les Frères musulmans l’ont réactivé, pogroms à la clé, dès les années 80 (2). Le visage le plus barbare de cette condition fait un retour en force aujourd’hui dans les groupes djihadistes.

C’est sous la pression européenne et non par un processus interne à l’islam que le sultan ottoman déclare l’égalité de ses sujets à partir de 1839. Ces mesures sont rejetées avec indignation par les populations musulmanes. L’attitude d’une minorité qui fait valoir ses droits provoquera une réaction de stupéfaction puis de colère. Comme le remarque Nathan Weinstock, «l’humiliant se sent humilié».

Loi bénie, religion glorieuse

L’origine la plus profonde et la plus vivace de cette spécificité me semble être cette conviction des musulmans de représenter une espèce supérieure. En 1841, le consul de France à Tanger reçoit ce message : «S’ils (les juifs) violent une seule condition, notre loi bénie permet de verser leur sang et de prendre leurs biens. Notre religion glorieuse ne leur attribue que les marques de l’abaissement et de l’avilissement (…)». Récemment encore, un religieux discourait sur sa «sublime religion ».

Les textes fondateurs de l’islam affermissent cette perception. «Vous êtes la meilleure communauté qu'on ait fait surgir pour les hommes», dit le Coran dans un verset répété à l’infini par ses zélotes. Et encore : «Combattez ceux (…) qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux auxquels le livre fut donné, jusqu'à ce qu'ils donnent le tribut par [leurs] mains, dans le mépris.» (3) Le djihad prôné par le Coran et les Hadiths confirme l’indiscutable prééminence. Des dizaines de versets, par exemple, incitent à soumettre et à tuer, jusqu’à ce que la terre entière soit islamique. Tous les non-musulmans sont promis à l’enfer. Ça n’incite pas au respect, mot tant invoqué à notre égard par les communautés musulmanes.

Le Pacte d’Omar

C’est après la mort supposée du prophète, que le statut de dhimmi a été codifié dans le Pacte d’Omar (2e calife, 634-644). La version la plus durable semble cependant avoir été fixée au IXe siècle. Selon Bat Ye’or, un choc s’est probablement déjà produit lorsque la conviction de cette perfection s’est heurtée à la découverte de sociétés (perse et méditerranéennes) infiniment plus brillantes que leurs conquérants. Les peuples juifs et surtout chrétiens, majoritaires dans l’empire, étaient les détenteurs de savoirs et de savoir-faire que leurs occupants ne possédaient pas et dont dépendaient leurs richesses.

L’empreinte de l’esclavage

Bensoussan attribue l’origine de la dhimmitude et sa permanence à des sociétés basées sur des principes de force et au premier chef la servitude. «Cette relation modelée par l’esclavage ne peut subsister que par l’administration visible de la violence (la bastonnade par exemple). De là l’exposition des corps ou des têtes tranchées des suppliciés. Le rapport maître-esclave est le noyau à partir duquel s’articulent les relations entre le roi et ses sujets. C’est aussi le reflet de la soumission du croyant à Dieu. C’est au cœur de cet imaginaire-là que s’inscrit ad aeternam la place diminuée des juifs.»

Lorsque les juifs sont réellement protégés ou occupent des fonctions de pouvoir, la population éprouve de la jalousie, du ressentiment, voire de la haine. Le principe d’égalité imposé cause des massacres de dhimmis, des réactions sanglantes à la fin du XIXe siècle. D’Irak en Libye, de Syrie au Yémen et au Maroc, la revendication d’égalité est vécue comme une remise en cause d’un ordre immuable, qu’il faut restaurer en ramenant les juifs à la gratitude, à la déférence qu’ils doivent aux musulmans.

Pas de regard critique sur le passé… et le présent

Cette conviction d’adhérer à des textes qui fondent une religion parfaite représente aujourd’hui encore, me semble-t-il, un obstacle majeur à l’assurance d’égalité (aucun pays musulman ne la garantit),  au regard critique sur son histoire et sa religion, et à l’ouverture aux autres. Entendre un leader religieux mettre en question des paroles du «Saint Coran» et des maux passés dus à l’islam est impensable. Il n’existe aucun groupement qui annonce le temps de l’exégèse.

Cette certitude d’une supériorité divine explique peut-être aussi pourquoi il semble si naturel aux fidèles des mosquées d’Occident d’imposer à nos sociétés leurs rites et leurs mœurs, fussent-ils du plusBurning the Quran.jpg grand sexisme et d’un conservatisme échevelé. Ceux qui s’opposent à cette imposition sont tout naturellement considérés comme des «islamophobes» ou des «racistes». De même, il semble évident pour les «vrais croyants» que nos démocraties doivent faire une exception à la liberté d’expression en leur faveur: comment ose-t-on manquer de respect au Prophète et à l’islam en général par des caricatures, des expositions, des films, etc. ? Ou interdire le port d’un vêtement qui symbolise le dramatique statut qu’a réservé cette religion aux femmes ?

Mais un défi se profile: si la religion est parfaite, elle est censée créer des sociétés idéales. Des sociétés apaisées (grâce aux sanctions de la charia) où règne la prospérité. C’est tout le contraire qui se produit. Aujourd’hui, l’ensemble du monde musulman est pris dans l’étau du littéralisme, la plupart des pays arabes sont en faillite, des tyrannies remplacent d’autres tyrannies, et beaucoup de ces sociétés sont en proie à des luttes fratricides. Au point que –quel paradoxe!-des millions de musulmans désirent vivre dans les pays des infidèles.

Les vrais coupables ? Les sociétés d’accueil

Devant le succès de l’Occident, ce complexe de supériorité devrait en prendre un coup. Rien de tel ne se produit : puisque l’islam reste parfait, les échecs sont attribués aux autres. Le regard critique est réservé aux sociétés d’accueil, à leur présent comme à leur passé. Les Frères musulmans, qui contrôlent tant de mosquées, sont particulièrement habiles dans l’art de cultiver la haine de l’Occident.

Comment s’étonner dès lors, dans les pays arabo-musulmans, de l’absence de recherches historiques critiques? On peut comme le fait  Bat Ye’or souhaiter «une refonte totale des mentalités, la désacralisation du jihad historique et un examen sans complaisance de l’impérialisme islamique », un examen comparable à celui qu’opère l’Occident. (5) On peut… rêver.

Aujourd’hui, ce sentiment d’être les meilleurs, des adeptes d’une religion parfaite, interditque le moindre cadre religieux, le plus petit concept novateur soit créé qui préviendrait les horreurs auxquelles nous assistons. Les associations et lieux de culte se taisent, et leurs leaders poussés par la pression médiatique, se contentent d’incantations rassurantes.

Le premier pas devrait être la reconnaissance que le Coran qui comprend tant de préceptes discriminatoires et inhumains  n’est pas parfait et n’a pas été écrit par Dieu. Et qu’il est arrivé à Mahomet, comme le montre la biographie officielle de l’islam, de commettre des actes considérés aujourd’hui comme des crimes et même des barbaries.  

Obstacle majeur: ce serait faire vaciller le socle sur lequel repose tout l’édifice de cette religion.

 

1) Citation de tête tirée de Bat Ye’or, « Les chrétientés d’Orient entre jihad et dhimmitude »

2) « Le radeau de Mahomet », 1983

3) Sourate3, verset 110, Sourate 9, verset 29.

4) Rappelons que l’esclavage, d’abord blanc (jusqu’à la colonisation), et négrier (un millénaire) s’est maintenu jusqu’au XXe siècle. Il est encore d’actualité en Mauritanie, et la condition de la main d’œuvre étrangère des pays pétroliers est proche du servage.

5) Bat Ye’or, op. cit.

 

(Paru dans Les Observateurs le 22.08.2014)

 

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