Le Centre Islam de Fribourg: un concentré pernicieux des confusions de l’époque (30/08/2015)

Un centre universitaire consacré à l’islam crée la polémique. Dirigé par deux théologiens, l’un suisse et l’autre germano-turc, il entend favoriser le dialogue. Il favorise surtout l’islam.

«Les citoyens de confession musulmane en Europe ont la chance incroyable de vivre en liberté. Ils vont devoir faire face à la tâche historique de lire le Coran avec un regard critique, afin de pouvoir trouver leur place dans une société occidentale moderne et sécularisée, et je suis persuadée que la majorité des musulmans désirent cela. Ils veulent s'affranchir de l'infantilisation, mais pour ce faire ils ont besoin du soutien d’une société qui vit et défend ses propres libertés et celles de chaque citoyen.»
Necla Kelek, sociologue allemande d’origine turque

Le Centre suisse islam et société (CSIS) de l’université de Fribourg est-il un bienfait? Les médias et les politiques le proclament en chœur. Mais pas l’UDC, dont l’initiative visant à l’interdire a connu un franc succès.
Qui a raison? Tour d’horizon.


L’islam sous la loupe de la science?

Martine Brunschwig Graf, présidente de la commission fédérale antiraciste aime à répéter: «Ce qui me sidère, c’est que des opposants à l’islam refusent la création du centre (….) Analyser scientifiquement ces sujets est indispensable.» Ce que semble confirmer le Conseil d’État fribourgeois: «L’objectif du centre est d’offrir un cadre académique au dialogue avec l’Islam qui intègre une réflexion scientifique sur l’Islam ainsi qu’une réflexion scientifique musulmane en dialogue avec les sciences.»
Notons déjà que les uns font de la science, alors que les autres «dialoguent avec les sciences».

Hansjörg Schmid, le directeur du centre, rectifie: «Nous ne voulons pas (…) que l’islam soit objet de science, mais que les musulmans deviennent des acteurs de la science».

Une précision nébuleuse, mais qui ôte toute idée d’examen scientifique de l’islam.

Expliquer l’islam

Quels sont les buts de ce centre?

Premier volet, la formation continue :
-    Expliquer l’islam aux professionnels en contact avec des musulmans: travail social, enseignement, entreprises, administration (police, état civil), organisations caritatives.
-    Expliquer le droit suisse et nos institutions à des musulmans exerçant une responsabilité dans leur communauté: aumôniers, imams, enseignants, responsables d’associations, etc. Une enquête du Fonds national de 2009 avait montré que la plupart des imams et de leurs enseignants «ne connaissent pas la société suisse, sa culture et ses lois».

Deuxième volet: un programme de doctorat.

Le centre est ouvert depuis janvier, mais sans étudiants. Il devrait être pleinement fonctionnel en 2016. En attendant, une ixième enquête a été menée afin de connaitre les souhaits des uns, les professionnels, et des autres, les acteurs de la scène musulmane.

L’approche du directeur

Hansjörg Schmid compte sur les recherches universitaires et sur les échanges entre chercheurs de culture européenne et musulmane pour renforcer le vivre ensemble. Dans son livre «Islam im europäischen Haus. Wege zu einer interreligiösen Sozialethik», dont il parle dans une vidéo de 30 minutes, il analyse cinq «penseurs influents», dont Azam Tamimi, défenseur du terrorisme contre Israël et grand ami du Hamas et Tariq Ramadan dont il trouve «particulièrement intéressante l’approche de l’éthique».

En ce qui concerne les djihadistes en partance pour les terres sanglantes de l’EI, Hansjörg Schmid adopte le politiquement correct: «Je pense que les facteurs extra-religieux pèsent dans ces cas-là davantage que la religion elle-même. Généralement, ces jeunes sont confrontés à de sévères conflits d’adolescence, ils se sentent rejetés, ne voient pas de perspectives.»
Les conflits adolescents et le manque de perspectives expliqueraient donc que l’on aille découper en morceaux des humains qui ne partagent pas votre religion.


Cela dit, je suis convaincue que Hansjörg Schmid est un homme très estimable. L’amour du dialogue fait partie de ses gènes. Les doctorats de musulmans novateurs le passionnent. Il a accepté un entretien téléphonique au vol. Je lui ai posé trois questions.

-    Vous dites dans un texte que le centre désire offrir "une synthèse constructive entre les sciences islamiques et la tradition scientifique européenne". Qu’est-ce que les sciences islamiques ?
Il s’agit de l’exégèse du Coran, des Hadiths, du droit islamique, de la mystique et de la théologie systématique, donc une pluralité de disciplines, comme dans les théologies chrétiennes.

-    Mais rien de tout cela n’est scientifique…
La conception des sciences dépend toujours d’une époque historique. De plus, il existe aujourd’hui une multiplicité d’interprétations en islam. En Turquie, des interprétations sont refondées de manière moderne. Des penseurs musulmans utilisent des sciences modernes comme l’herméneutique ou la linguistique dans leur approche du Coran. (herméneutique: interprétation des textes religieux ou philosophiques, science des règles permettant d'interpréter les textes sacrés, d'en expliquer le vrai sens).

-    Vous parlez souvent d’un espace dédié à «l’autoréflexion islamique» et à «l’autointerprétation scientifique islamique». Pouvez-vous expliquer ces termes?
C’est l’idée de la modernité, de la réflexion critique que des penseurs musulmans pourront mener dans notre centre. Ce sont les termes utilisés par l’islamologue Reinhard Schultze pour décrire un processus qui a lieu dans plusieurs pays européens, où les musulmans ont la possibilité de reformuler les traditions islamiques dans un contexte séculier et pluriel.

-    Pouvez-vous imaginer un module de formation sur les travaux historiques, archéologiques, linguistique, etc. qui expliquent scientifiquement comment a été fabriqué le Coran ?
Je peux bien m’imaginer un tel module, où toutes ces questions pourraient être posées. Il devrait tenir compte de la pluralité des études, dont celles de musulmans. Ce débat est controversé.

Les soi-disant sciences islamiques sont l’exact contraire de la «la tradition scientifique européenne» qui d’ailleurs n’est pas plus européenne que japonaise. Mais certainement pas musulmane. Adopter une telle expression, c’est se soumettre à la vision orthodoxe de l’islam qui qualifie aussi de "savants" les spécialistes de ses textes.
Et on densifie ce brouillard sémantique par l’invention de mots ès islam absurdes. Alors que les Occidentaux réfléchissent, critiquent et interprètent, les musulmans évolués «autoréfléchissent» et «autointerprètent»… Pour ne pas donner l’impression qu’ils remettent en cause l’orthodoxie musulmane ?

Un co-directeur plein d’attraits


Le centre fait partie la faculté de théologie de l’université. En juin, lorsque j’ai appelé le directeur, ses quatre collaborateurs planchaient sur le futur programme et on s’apprêtait à révéler le choix du professeur invité. Surprise: c’est un «co-directeur» qui est annoncé. Changer la nature du poste au moment où on nomme l’heureux élu n’est pas très orthodoxe. Cette bizarrerie s’explique sans doute parce que Serdar Kurnaz, citoyen germano-turc, amène dans son escarcelle 1,4 million de francs offerts par la Fondation Mercator dont il est la grande vedette.

La fondation a été créée en Allemagne en 1996 par la famille d’industriels Schmidt. Sa branche suisse a vu le jour en 1998. Elle investit dans l’échange de connaissances et de culture, la tolérance, l’ouverture au monde. Elle encourage un islam modernisé qui se base sur l’histoire et pas seulement sur le récit musulman. Mais subventionne aussi des organismes très offensifs, dont l’un regroupe des jeunes musulmans.(1)

La FM finance un post-grade de théologie islamique en Allemagne dont Serdar Kurnaz a été le premier diplômé en 2015. Il est très populaire auprès des médias qui voient en lui la promesse d’une modernisation de l’islam, gage d’une harmonieuse intégration des musulmans. Sa formation lui permettrait d’exercer comme imam. Il a opté pour la filière académique.

Une enseignante très compréhensive

L’une des enseignantes du centre est une vieille connaissance. Elle appartient au Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS) et s’active déjà depuis plusieurs années à former les professionnels à la compréhension de l’islam. Dans Islamophobie ou légitime défiance?, je montre une Mallory Schneuwly qui se singularise par une pensée islamolâtre et d’une légèreté tout aérienne. Exemples:

A propos de Youssef Ibram, Frère musulman incapable de condamner la lapidation: «C’est quelqu’un de modéré, qui essaie d’intégrer les musulmans. On ne peut pas lui demander de dire que la lapidation n’est pas coranique, car cela figure dans les sources. Tout au plus peut-on dire qu’il est un peu littéraliste.» A vérifier ici. La diversité musulmane de Suisse exclurait pour elle tout fondamentalisme: «Les musulmans qui vivent ici n’ont en commun que l’appartenance déclarée à l’islam, et encore, dans une acception minimaliste du terme: la croyance dans le Coran, la sunna et le Prophète.» Qui dit moins?

Est-elle choquée de voir  apparaître des burqas à Paris? Mais non, répond-elle, il ne s’agit que de jeunes élèves qui provoquent pour se sentir exister. Enfin, selon la spécialiste, «(…) dire qu’à cause de l’islam on lapide, on torture, c’est dangereux. (…)»

Depuis, elle a appris à communiquer. Elle ne choque plus. (Voir Temps présent du 30 avril, «Mon imam chez les Helvètes»)

Le séminaire de l’intégrisme moderne

seminaire_entete_high.jpgLe centre a aussi pour objectif de travailler avec les associations musulmanes. Et là, la tâche est plus épineuse que l’échange entre doctorants modernistes. Ânonner le Coran et béatifier le prophète sans le moindre œil critique est leur point commun. Les amener en douceur vers la lumière semble être le souci du centre.

Premier gage de bonne volonté: un séminaire programmé les 15 et 16 octobre prochains, «Comprendre l’islam et les musulmans en Suisse», s’adresse comme par hasard… aux Suisses (comprendre non-musulmans), principalement des professionnels en contact avec des mahométans. L’illustration de la brochure est un premier indice de son orientation: pour les organisateurs, la discrimination c'est refuser le foulard.
Pour beaucoup d’entre nous, la discrimination c'est l’accepter.

La présentation indique que chez nous, l’islam est «une religion souvent méconnue», que «les musulmans souffrent de stéréotypes» et de «représentations véhiculées autour de l’islam».


Les intervenants s’efforceront donc de «déconstruire certaines représentations», et poncif habituel, on éclairera le public «sur la diversité intrinsèque à l’islam de Suisse». Enfin, on identifiera «les défis que rencontrent les jeunes et les femmes dans leur intégration socio-professionnelle». Message subliminal: haro sur les résistances au foulard, à l’introduction de certains rites et préceptes dans les entreprises et les administrations.

Il existe bien, selon la brochure, quelques radicaux musulmans. Ils sont exécutés en une phrase: «Une minorité adopte des conduites qui interpellent ou profère des revendications qui effraient musulmans et non musulmans».

En résumé, aux Suisses, on peut parler franc. Leur capacité d’encaisser la critique est légendaire. Inversement, oserait-on aborder dans un séminaire ces thèmes parfaitement légitimes: «les valeurs suisses sont souvent méconnues des musulmans», « les Suisses s’interrogent au sujet de pratiques revendiquées par les musulmans». «Ce séminaire s’efforcera de déconstruire certaines représentations véhiculées par les musulmans sur les Occidentaux» et enfin : «Les défis que rencontrent les entreprises et les administrations face aux revendications musulmanes. »

Et les organisateurs se sont-ils jamais confrontés à cette alternative: Voulons-nous faire en sorte que les professionnels mettent en pratique les discriminations et croyances des musulmans ou voulons-nous trouver des moyens de faire adhérer ces musulmans aux valeurs de notre démocratie, ou plus simplement dit à l’égalité de traitement des patients, élèves, travailleurs, administrés, etc.? C’est très clairement la première option qui domine.

Poser NOS questionnements est simplement impensable. Et pour une raison essentielle: les musulmans n’acceptent pas la critique et ils réagissent avec indignation. Leurs réactions font peur. C’est ainsi qu’ils se permettent (et nous leur permettons) de dénoncer nos discriminations à longueur d’année sans que jamais ils ne se scandalisent du traitement infiniment plus discriminatoire, et parfois barbare, qu’infligent à leur population et à leurs minorités, au nom de l’islam, les sociétés musulmanes.

Cette vision unilatérale caractérise les associations qui pratiquent un islam littéraliste fort proche du radicalisme. Pas pour les organisateurs. Que font-elles selon eux ? Elles s’activent à enrichir notre société par leur «travail social, dialogue interreligieux et intercommunautaire», se soucient des «besoins de leurs membres (lieux de culte, éducation religieuse)» et de la «lutte contre ce qu’elles désignent comme islamophobie». Inoffensif, voire remarquable.

Nous ne verrons donc pas, ni au CSIS ni ailleurs, des séminaires qui passionneraient nombre d’entre nous, et peut-être beaucoup d’entre eux, et qui auraient pour thèmes:

«Musulmans: comprendre la Suisse et les Suisses. Comprendre ce qui choque dans la tradition musulmane. Comprendre pourquoi une hostilité croissante se manifeste à leur égard.»

«Coran, hadiths, prophète: comment abordons-nous le traitement des femmes, le statut des religions, l’esclavage, l’apostasie, les châtiments corporels? Témoignages d’imams.»

Cette censure jamais dite, exaspérante et universelle, est un obstacle majeur au «dialogue» que voudrait tant promouvoir le CSIS.

Et les organisateurs n’ont pas pensé à inviter à leur séminaire les Zurichois Saïda Keller Messahli, fervente opposante au voile, ou Kacem El-Gazzali, militant anti-charia. Et pas non plus l’un de leurs sympathisants, le plus évolué des imams de Suisse (je dirais même le seul), le Bernois Mustafa Memeti.

Les acteurs de la rééducation

Qui seront donc les intervenants?

Mallory Schneuwly Purdie. Elle s’est fait récemment remarquer en contestant dans une expertise, le fait que les «égarés» et «ceux qui ont encouru la colère de Dieu», cités 17 fois par jour dans la prière musulmane, désignent les chrétiens et les juifs. Un tel bobard a de quoi réduire en poussière son modeste crédit.

Ghaliya Djelloul viendra de Belgique. Elle a travaillé sur le féminisme. Les féministes musulmanes «qui s’inspirent du message d’égalité de l’islam» luttent à l’intérieur de leurs communautés, et parfois avec une certaine audace, contre les discriminations. Certaines demandent que la prière soit faite en commun, hommes et femmes, et que celles-ci puissent devenir imams. Mais pour l’extérieur, la régression sexiste est à l’ordre du jour: elles militent -comme l’intervenante- pour le port du voile dans les rues, dans les professions, à l’école.

Une autre oratrice, Leila Mahou Batbout, est membre du comité de l’Association des musulmans de Fribourg (AMF). Est-ce un hasard? Son site présente une implacable illustration des orientations de ces associations en charge d’âmes et de mosquées.

L’AMF indique à l’article 3.2 de ses statuts: «La référence religieuse de l’AMF est le Conseil Européen de la Fatwa et de la Recherche». L’objectif de cette officine des Frères musulmans dirigée par le fanatique Al-Qaradawi: instaurer la charia.

Une virée sur le site me conduit à un article consacré au ramadan. Et là, je me frotte les yeux.

Le chapitre «Quand le jeûne n’est-il pas valable?» donne entre autres cette réponse: «Quand on absorbe par voie orale un médicament.» Mais: «Tout médicament pris par injection intraveineuse, les gouttes dans les yeux ou le nez, qui pourraient pénétrer dans l'estomac sans qu'on puisse l'éviter, n'est pas considéré comme rupture du jeûne.» Voilà de quoi expliquer aux soignants comment traiter leurs patients durant le ramadan. Pour le reste de l’année, ils savent déjà que les patientes doivent être de préférence soignées par des femmes.

Poursuivons la lecture de ce passionnant vade mecum de bon jeuneur. Qui est dispensé de ramadan parmi d’autres?
«Le combattant dans la voie de Dieu qui verrait sa combativité diminuer par le jeûne.»

Enfin ce rappel tout droit sorti des conquêtes…
« S'il (le musulman) rompt son jeûne en ayant volontairement un rapport avec son épouse, il devra libérer un captif. »

Gageons que l’intervenante de l’AMF s’efforcera malgré tout avec détermination de déconstruire les stéréotypes liés à l’islam.


(1) Titre de son congrès 2015: "À qui appartient l'Occident? Et qui intègre qui?" Thèmes de discussion: renforcement des compétences des journalistes en matière de diversité, promotion du "sentiment de normalité" à l'école, lutte contre le racisme et la discrimination institutionnels, représentation de la diversité dans les manuels scolaires, formation d’ "entraîneurs à la diversité"… 

Merci à Laurence pour sa précieuse collaboration.

Post scriptum
Fribourg a de la suite dans les idées. Un communiqué du Mouvement suisse contre l’islamisation (MOSCI) rappelle une précédente tentative de formation, en 2009. Là, il s’agissait rien moins que de former des imams, ou en tout cas d’enseigner une partie des «sciences islamiques». Selon les conclusions d’une enquête destinée à dessiner les contours de cette formation, les musulmans souhaitaient des professeurs formés dans des universités islamiques telles Al Azhar, avec enseignement du Coran, des Hadiths, et du Fiqh (jurisprudence musulmane). Le vrai islam donc!
Le GRIS, dont Mallory Schneuwly Purdie, organisait la formation en collaborant avec l’International Institut of Islamic Thougt (IIIT) de Londres, nid de Frères musulmans qui de temps à autre a financé le terrorisme. Un des enseignants devait être Tahar Mahdi, membre du Conseil européen de la fatwa et de la recherche.
Malgré tous ces efforts, la formation avait dû être annulée faute d’inscriptions.


19:18 | Tags : centre islam, fribourg, csis | Lien permanent | Commentaires (33)