Les biais idéologiques de l’analyse Vox sur l’immigration de masse (25/04/2014)

Comment créer de méchants conservateurs opposés à de gentils progressistes? Illustration par la stratégie de politologues gentiment progressistes.

Après dix jours d’efforts et une douzaine de sollicitations, j’ai capitulé: je n’obtiendrai pas le questionnaire qui fonde l’analyse Vox à propos de l’initiative contre l’immigration de masse. Ou plutôt si: j’ai réussi à obtenir… la version allemande. Avant de décrire cette quête surréaliste, coup d’œil sur le joyau.

Rappelons que dans les deux semaines qui suivent chaque brassée de scrutins fédéraux, un échantillon de citoyens est contacté par téléphone. But: savoir ce qui les a poussés à dire oui ou non aux sujets du jour. Appellation: «Analyse Vox». Après dépouillement des résultats, la presse reçoit un long communiqué dont elle résume fidèlement le contenu. La tradition a été respectée pour les votations du 9 février.

Ce qui caractérise le questionnaire Vox, c’est le nombre étonnamment élevé de questions qui n’ont pas de lien direct avec les sujets de votation et qui reviennent quasi systématiquement. Elles visent à connaître les caractéristiques socio-économiques des sondés (âge, formation, revenu, etc.), l’appartenance partisane, le degré de politisation, etc., etc. Ces variables sont ensuite corrélées avec les votes du jour.

On découvre parmi ces questions un chapitre «valeurs » qui, disons, pose question.

La personne interrogée est censée mentionner le chiffre 1 ou proche de 1 si elleanalyse vox,immigration choisit la première proposition, et 6 ou proche de 6 si elle est séduite par la seconde. Les voici. Attachez vos ceintures !

« Souhaitez-vous:

- une Suisse qui s’ouvre davantage au monde extérieur ou une Suisse qui se ferme davantage?

(photo P. Sciarini)

- une Suisse où l’on attache peu d’importance à l’ordre et à la tranquillité et ou une Suisse où l’on attache une grande importance à l’ordre et à la tranquillité?

- une Suisse avec une armée forte ou une Suisse sans armée?

- une Suisse dans laquelle chacun bénéficie des mêmes chances ou une Suisse dans laquelle il n’y a pas égalité des chances?

- une Suisse avec de grandes différences de revenu ou une Suisse sans différences de revenu?

- une Suisse où le plein emploi n’a pas une grande importance ou une Suisse où l’on met fortement l’accent sur le plein emploi?

- une Suisse avec participation des citoyennes et des citoyens aux décisions importantes du gouvernement ou une Suisse sans participation des citoyennes et des citoyens aux décisions importantes du gouvernement?

- une Suisse où l’égalité des droits pour les femmes est activement promue ou une Suisse qui n’accorde de traitement de faveur ni aux femmes, ni aux hommes?

- une Suisse où les étrangères et les étrangers ont les mêmes chances ou une Suisse où les Suissesses et les Suisses ont de meilleures chances?

- une Suisse où la protection de l’environnement est plus importante que le bien-être économique ou une Suisse où le bien-être économique est plus important que la défense de l’environnement?

- une Suisse avec davantage d’intervention de l’Etat dans l’économie ou une Suisse avec davantage de concurrence dans l’économie?

- une Suisse où la Confédération a davantage de pouvoir ou une Suisse où les cantons ont davantage de pouvoir?

- une Suisse moderne ou une Suisse qui défend ses traditions?

La formulation représente un grand avantage : elle permet aux analystes de placer sans hésiter les uns dans la petite boîte blanche des esprits ouverts (dont ils font partie) et les autres dans la petite boîte noire des conservateurs. Ce qui aboutit à ces constats stupéfiants: « … l’initiative a été plébiscitée par les personnes qui accordent la priorité à la défense des traditions, qui privilégient la fermeture vis-à-vis de l’extérieur, qui souhaitent favoriser les Suisses par rapport aux étrangers et qui attachent une grande importance à l’ordre et à la sécurité.»

Et les politologues confirment, telle Siljy Häussermann : «Le paradoxe, c’est à quel point les résultats sont peu surprenants. La ligne de fracture est exactement la même (…) c’est-à-dire entre ceux qui veulent une Suisse ouverte et ceux qui penchent plus dans le sens d’une fermeture.»

Ce genre de truismes sociologiques occupe une bonne part du communiqué Vox.

(Photo C. Longchamp)

analyse vox,immigrationLes partisans de l’initiative qui auraient un avis plus nuancé sur ces «valeurs» ne disposent pas de petites boîtes. Impossible par exemple d’imaginer choisir entre «une Suisse moderne qui défend ses traditions» et «une Suisse moderne qui renonce à ses traditions» ou «une Suisse qui ne s’ouvre pas davantage au monde extérieur, mais ne se ferme pas non plus» ou encore «une Suisse qui attache de l’importance à la sécurité» (ni peu, ni grande). Parce que sans les choix manichéens ou absurdes (une Suisse «sans différence de revenus» ou «sans participation des citoyens aux grandes décisions du gouvernement»), l’analyse serait bien à la peine.

Il existe aussi, probablement, une sorte de soumission inconsciente des citoyens à leur image sociale (image que partagent les chercheurs). Je vote contre l’immigration de masse ? J’attribue forcément une "grande importance à la sécurité". Inversement : je suis un esprit progressiste qui vote non ? J’attache «peu d’importance à la sécurité». Mais dans la vraie vie, combien diraient qu’ils attachent peu d’importance à la sécurité? Et dans la même veine, combien désirent, hors sondage, une société sans différence de revenus?

Enfin, que cherchent à induire les chercheurs en demandant de choisir entre une armée forte et pas d’armée? Existe-t-il des citoyens qui souhaitent une armée, mais faible?

Ces sondages représentent une source infinie de questionnement…

A propos du sujet

On trouve  tout de même quelques -rares- questions à propos du vote sur l’immigration. Une question ouverte qui demande -sans proposer de choix- les deux raisons qui ont fait voter aux votants ce qu’ils ont voté. Elle regroupe trois réponses qui ont permis de rappeler la «xénophobie » (35%) des acceptants : «je suis contre l’immigration par principe; il y a trop d’étrangers en Suisse; il y a assez d’étrangers en Suisse.»

Les ouverts, si opposés à la xénophobie, ont cité à un pourcentage bien faible la discrimination des étrangers pour expliquer leur «non» (8%). Leur argument majeur (33%) concerne des craintes pour l’économie.

La question la plus intéressante demandait aux sondés : «Êtes-vous entièrement d’accord, assez, pas du tout, etc.»  avec ces affirmations :

« Contre l’initiative:

- Vouloir contrôler l’immigration sur le plan national est contraire à l’accord sur la libre circulation des personnes et conduira à la résiliation des accords bilatéraux avec l’UE.

-  Le contrôle de l’immigration par contingents conduit à la bureaucratie et à des coûts élevés.

- Si la libre circulation des personnes avec l’Europe est abrogée, un pilier important de la réussite économique et du bien-être de la Suisse sera menacé.

- Vouloir limiter l’immigration conduira à l’isolement de la Suisse.

« Pour :

- Nous devons pouvoir à nouveau gérer seuls notre immigration.

- Si le contrôle de l’immigration conduit à une résiliation des accords bilatéraux avec l’UE, nous devons assumer ce risque.

- L’immigration incontrôlée fait pression sur les salaires et génère des problèmes de logements et de circulation.

- L’immigration (réd : qui n’est soudain plus incontrôlée) fait augmenter la criminalité en Suisse. »

Ces dernières réponses représentent le seul résultat surprenant de l’analyse. Les deux tiers des votants -donc une forte minorité de ceux qui ont voté non- sont d’accord avec les trois premiers arguments en faveur de l’initiative. Ce groupe de citoyens qui considèrent que l’immigration crée de sérieux problèmes dépasse donc largement les 50,3% d’acceptation.

Un résultat noyé dans le communiqué.

Sous le sceau du secret-défense

Si les conclusions sont volontiers commentées par leurs analystes, en l’occurrence le professeur genevois de sciences politiques Pascal Sciarini, la base sur laquelle elles se fondent ressemble à une citadelle imprenable.

C’est ainsi que durant dix jours et une quinzaine de contacts, j’ai joué une partie de ping-pong entre Sciarini et l’institut GFS qui organise le sondage. J’ai consulté le site de GFS (il date du siècle dernier), contacté une assistante (- « le questionnaire n’est pas encore publié »-), tenté l’abordage du directeur Claude Longchamp (sans réponse), pour en revenir à Sciarini qui ô miracle me transmet le questionnaire… qu’il ne possède qu’en allemand. 

Considérant comme un peu surréaliste d’être autorisée à posséder la version allemande,  mais pas la française, je me tourne une dernière fois vers GFS. Un nouvel interlocuteur, Urs Biéri, me répond imperturbable : «Le questionnaire n'est pas encore publié. »

Mais, me direz-vous, pourquoi m’être tant obstinée ? D’abord, parce que la mauvaise foi m’enrage. Ensuite, parce qu’il me semble étrange de demander aux journalistes de répéter comme des perroquets des résultats en leur refusant d’en consulter une source élémentaire. Et puis l’homme -et la femme- sont ainsi faits que plus le refus d’un objet convoité est entêté, plus l’envie de l’obtenir devient irrésistible.

Enfin, et surtout, je me suis souvenue en lisant le communiqué Vox avoir répondu à un de ces sondages politiques. Les questions étaient tellement manipulatrices que j’ai rapidement mis fin à l’interrogatoire.


Paru le 24.04 dans lesobservateurs.ch

 

 

 

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